Mi mamita milagrosa : la relation avec la Vierge Marie à Salta

Doctorante à l’EHESS en Anthropologie sociale et Ethnologie, Ottavia Paternò travaille sous la direction de M. Carlo Severi au Laboratoire d’Anthropologie Sociale de Paris. Elle a reçu une aide du CNRS en 2015, sous la forme d’aides au terrain, et une bourse de la fondation Martine Aublet – quai Branly en 2015-16.

Arrivée en mars 2017 à Salta, en Argentine, elle y reste jusqu’au mois de septembre pour mener une dernière enquête de terrain dans le cadre de sa thèse, intitulée Mi mamita milagrosa. Relations à la Vierge Marie. Salta, Argentine. 
Ottavia réalise un travail ethnographique avec une communauté de personnes habitant principalement dans les quartiers populaires de la zone sud de la ville de Salta, laquelle se trouve dans la région du nord-ouest de l’Argentine, près de la frontière avec la Bolivie et le Chili. Sa recherche porte sur les relations rituelles avec la Vierge Marie.

Le rosaire catholique
Quand je suis arrivée pour la première fois à Salta, c’était pour étudier le rosaire catholique, mieux connu comme chapelet. Ce rituel consiste dans la récitation répétée de prières à la Vierge Marie alternée avec l’énonciation et méditation d’épisodes de la vie et mort de Jésus Christ et de la Vierge, appelés mystères. Parmi les usages différents qu’on peut en faire, c’est le rosaire médité qui m’intéressait. On appelle ainsi le rosaire que les dévots récitent seuls, prenant le temps de méditer sur les mystères en silence. J’ai alors commencé à fréquenter des personnes qui avaient l’habitude de le réciter tous les jours, pour essayer de comprendre le sens de ces prières répétées en solitude. Je m’interrogeais sur le rôle que la mémoire et l’imagination pouvaient jouer dans ce qui me semblait être une réflexion sur les figures de Jésus et de la Vierge.


L’histoire de Sandra

Bientôt, j’ai compris que le rosaire pour ces dévots avait été avant tout un appel à l’aide adressé à la Vierge Marie. Puis, une guérison. « El rosario es mi sanación » me disait Sandra, « le rosaire c’est ma guérison ». Elle souffrait de dépression depuis la mort de sa fille, deux ans auparavant. Celle-ci s’était suicidée dans des circonstances mystérieuses, suite à des violences domestiques prolongées. Son histoire est l’un des nombreux drames qui touchent les femmes en Argentine, pays où la violence de genre est une affaire courante. Confrontée à ces évènements tragiques, Sandra raconte qu’elle ne trouvait plus la force pour vivre. Puis, quelque chose a changé : la thérapie, les incitations des fils, le souvenir de la mère qui l’invitait à prier, un rêve avec Jésus qui la prenait dans ses bras. Elle s’est mise à prier le rosaire, sans cesse, tous les jours, plusieurs fois par jour, demandant à la Vierge de la guérir.
Quand elle raconte son chemin de guérison, aujourd’hui, Sandra en attribue le mérite principal à la Vierge et au rosaire. Dans son récit, la terminologie issue du domaine de la psychologie se mêle à celle issue du vocabulaire catholique. L’explication scientifique et celle religieuse ne sont pas opposées, mais plutôt complémentaires. Et donc, conciliables.

“ L’explication scientifique et celle religieuse ne sont pas opposées, mais plutôt complémentaires. ”

 L’histoire de Sandra, parmi tant d’autres, montre que le rosaire est le jalon d’une relation qui l’excède et qui a un impact considérable sur la vie et le soi des dévots. Le rosaire n’est pas qu’une réflexion sur Jésus et la Vierge, c’est un acte de communication avec ces entités, fondé sur l’empathie et l’intimité. Au travers de la mise en acte de rituels – le rosaire comme tous les autres – les dévots s’adressent aux entités divines pour leur pedir (demander) de les aider dans les problèmes de leur vie, ou bien pour les remercier d’une grâce déjà reçue. Ces communications ne se limitent pas aux situations graves, comme celles que j’ai évoquées auparavant : elles s’étendent au contraire aux problèmes courants de la vie de tous les jours. Prière après prière, ils donnent ainsi vie à un système relationnel d’échange de grâces et offrandes, qui est constamment nourri et réaffirmé. La relation avec la Vierge termine par être la source des évènements positifs et des évènements extraordinaires difficilement explicables, comme une coïncidence chanceuse ou une sensation intense. En revanche, les faits négatifs de l’existence sont interprétés, tour à tour, comme dérivant d’une responsabilité humaine, d’un manque de foi ou du mauvais accomplissement d’un rituel. Ou encore, ils ne sont tout simplement pas expliqués, mais considérés comme faisant partie du cours ordinaire de la vie.


Culte de la Vierge de Urkupiña

Pour essayer de comprendre comment ce système relationnel se met en place et prospère, l’étude du rosaire ne suffisait plus. Je me suis alors intéressée au culte de la Vierge de Urkupiña, aujourd’hui très populaire à Salta. Les rituels que ce culte comporte sont très intéressants à cet égard, parce que cette figure andine de la Vierge est considérée être la spécialiste dans la concession d’une classe de grâces singulière: celle de biens matériels et de l’argent.
La mamita (maman), comme l’appellent les dévôts, est arrivée à Salta de la Bolivie récemment, mais son culte s’est répandu très rapidement auprès des classes populaires urbanisées, insérées dans l’économie de marché. La ville regorge d’histoires sur les miracles – économiques ou non – accomplis par cette Vierge. De nouvelles opportunités de travail, une bonne vente, la réussite d’un examen à l’université, la résolution d’un problème ; mais aussi des guérisons, une grossesse inespérée, la pacification d’un conflit familial. La pratique de son culte se base sur un ensemble de nombreuses actions rituelles, plutôt exigeantes en terme de temps, d’organisation et d’argent. Elles sont accomplies à la fois pour demander et pour remercier. Le dévot puise dans un bagage de pratiques rituelles socialement partagées, pour choisir celles qu’il va devoir accomplir obligatoirement pendant 3 ans, comme « promesse » d’engagement. Ces pratiques rituelles concernent le plus souvent la statue même : les dévots – par exemple – l’amènent à écouter la messe le 15 de tous les mois et lui changent d’habit tous les ans, organisent des fêtes en son honneur, lui offrent à boire et à manger. La statue finit par devenir une chose étrange : ni représentation, ni idole, ni objet, ni sujet et à la fois tout cela. Ils parlent de la statue et se comportent avec elle comme si elle était une personne ; certains voient même leur statue sourire ou être triste. La statue prête son corps à une entité autrement injoignable par les sens et devient le lieu où s’incarne la relation entre les dévots et cette entité. Ainsi matérialisée, la Vierge est une présence vivante dans la maison, un interlocuteur à la portée de main : une mère, une amie, parfois aussi une banque de crédit.

“ La statue finit par devenir une chose étrange : ni représentation, ni idole, ni objet, ni sujet et à la fois tout cela.” 

 

L’histoire de Jorge
Jorge était dans une situation financière très difficile, il y a quelques années. La crise économique survenue après la faillite de l’état argentin en 2001 se déversait sur le pays. Jorge travaillait alors en intermittence pour une entreprise de construction qui ne le payait pas assez et souvent ne le payait pas du tout. Il raconte que sa maison à l’époque était une petite chambre où il dormait avec sa femme et leurs trois enfants, et que même la nourriture manquait parfois. Depuis qu’une amie lui a offert une Vierge de Urkupiña, les choses ont commencé à changer : il a trouvé un travail stable et a pu construire sa maison. Tous les ans, il organise pour sa Vierge une grande fête, pour laquelle il dépense sans regret des sommes d’argent considérables, même quand il n’en a pas. Il me dit que d’une manière ou d’une autre, grâce à la mamita, l’argent arrive.

Les chrétiens de Salta pensent l’intervention divine comme une affaire commune. La Vierge Marie, ici, n’est pas un dogme auquel adhérer. C’est un véritable agent social, qui a des interactions continues avec les hommes et qui produit des effets concrets. La question est alors de reconstruire la trame d’actions et de représentations qui petit à petit transforment la vision du monde et du soi, en insérant toujours plus le dévot dans ce système relationnel. Le rosaire comme créateur d’un lien émotionnel et imaginatif ; les rituels de Urkupiña comme fondateurs d’un lien ancré dans le quotidien et le matériel ; ceux-ci sont les deux exemples dont l’étude pourra servir à comprendre comment à Salta, le monde surnaturel arrive à coexister avec le monde d’ici-bas.

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