Le COVID-19 confine la recherche sud-américaine

L’Amérique du Sud est loin d’être épargnée par la pandémie de COVID-19, qui affecte les nombreux projets de recherche du CNRS sur le continent. Explications avec Olga Anokhina, directrice du bureau du CNRS en Amérique du Sud, basé à Rio de Janeiro, au Brésil. 


Favela de Rocinha à Rio de Janeiro (Photo : Custódio Coimbra / Archive O Globo)

Vous avez récemment pris vos fonctions en tant que directrice du bureau du CNRS à Rio de Janeiro, qui accompagne les activités de recherche de l’organisme sur l’ensemble des pays d’Amérique du Sud, aujourd’hui menacées par l’épidémie du COVID-19. Comment le Brésil vit-il la situation ?

Olga Anokhina : La recherche, comme tous les autres domaines professionnels, subit de plein fouet les conséquences de la crise du COVID-19. Ainsi, les missions en Amérique du Sud sont suspendues et un grand nombre d’agents CNRS en détachement ont fait le choix d’un retour anticipé en France. Cependant, certains chercheurs – affectés dans un de nos International Research Laboartories (IRL), en mission de terrain longue durée, lauréats de chaires, etc – ont préféré poursuivre leurs activités sur place. Nous restons particulièrement attentifs à leur situation et à l’évolution des événements sur le territoire.  Depuis le 17 mars, suite aux mesures prises par le consulat de France à Rio et par le CNRS pour l’ensemble de ses services, notre bureau, composé de moi-même et de deux volontaires internationaux, fonctionne en télétravail.

À la différence d’autres pays d’Amérique latine, le Brésil a pris peu d’initiatives en amont car le gouvernement et le président, Jair Bolsonaro, minimisent la crise. Ce dernier est d’ailleurs ouvertement critiqué par une importante partie de la population qui lui manifeste sa désapprobation tous les soirs à 20 heures, aux fenêtres des immeubles, en tapant sur des casseroles et en criant: « Fora Bolsonaro ! » [Bolsonoro, va t’en !].

Le 24 mars, le Brésil comptait près de 1 600 cas confirmés du virus et 25 décès — dont 22 dans le seul Etat de São Paulo, le plus touché. La ville et l’État de Rio, en revanche, ont pris ces derniers jours des mesures de plus en plus strictes (fermeture des écoles, réduction du temps d’ouverture des supermarchés, limitation des transports publics, fermeture des plages et des restaurants, etc…). Il est important de rappeler qu’une grande partie de la population de Rio vit dans des conditions précaires : surpopulation (30% des habitants de la ville vivent dans les favélas), pauvreté extrême, absence d’accès aux soins médicaux, auxquelles s’ajoutent des problèmes d’hygiène (coupures fréquentes et prolongées d’eau courante dans les zones les plus pauvres).

 

Qu’en est-il des autres pays de la région ? 

O. A. : Ils ont pris beaucoup plus au sérieux la menace du coronavirus. L’Argentine est le premier pays sud-américain à avoir imposé, le 20 mars, un confinement de sa population, avec 128 cas et 3 décès. Le Chili, qui avait déjà fermé ses frontières le 18 mars, a annoncé cinq jours plus tard, le 23, un couvre-feu entre 22h et 5h. La Colombie est en confinement obligatoire depuis le 24, le Pérou depuis le 16, date à laquelle le pays a annulé tous les vols internationaux. Toutes ces mesures devraient permettre de limiter la propagation de l’épidémie. Mais elles ont également, bien sûr, compliqué le retour en France des chercheurs, car le CNRS est très présent dans la région.

Etude océanographique dans le cadre du projet Cassis de l’IRL IFAECI (Photo : Bureau du CNRS de Rio de Janeiro)

 

Quelle est l’implication du CNRS en Amérique latine ?

O. A. : A ce jour, le sous-continent compte 6 International Research Laboratories (IRL), outil phare de la coopération internationale du CNRS, qui se trouvent respectivement au Brésil (mathématiques), en Argentine (climat), au Chili (mathématiques, astronomie, biologie et écologie marine) ainsi que, depuis fin 2019, en Uruguay (mathématiques). Mais les pays d’Amérique du Sud sont actifs dans tous les projets que le CNRS met à disposition des partenaires tels que les réseaux (4 IRN: 2 au Brésil, 1 en Argentine, 2 au Chili), les projets bilatéraux (26 IRP: 11 au Brésil, 9 en Argentine, 4 au Chili, 1 en Uruguay, 1 en Colombie), les projets émergents (21 PICS : 7 au Brésil, 8 en Argentine, 4 au Chili, 1 en Colombie, 1 au Pérou) et 8 IEA (3 au Brésil, 3 en Argentine et 2 au Chili). Tous les instituts du CNRS sont présents dans ces projets. Certains chercheurs et chercheuses du CNRS bénéficient également d’une dizaine de projets cofinancés avec l’agence de soutien à la recherche de l’Etat brésilien de Sao Paulo (FAPESP) sélectionnés dans le cadre d’un appel bilatéral.

Dans tous ces projets, on retrouve toutes les disciplines de recherche allant de l’astronomie aux sciences sociales en passant par les sciences de l’environnement ou encore les mathématiques.

Mais en plus de ces « projets CNRS », les chercheurs bénéficient des programmes du Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères (MEAE) auquel le CNRS participe de manière importante, souvent d’ailleurs en cofinançant les opérations. C’est le cas des programmes régionaux comme STIC AmSud (en Sciences et Technologies de l’Information et de la Communication), MATH Amsud (en Mathématiques) – 17 projets cofinancés dans ces deux programmes cette année – et à partir de 2020 CLIMAT Amsud (sur les sciences de l’environnement, au sens large). Avec le Brésil en particulier, le CNRS s’est associé au programme GUYAMAZON (projets de recherche transfrontaliers entre la France et le Brésil en Amazonie). Les programmes bilatéraux du type Programme Hubert Curien viennent s’ajouter à cette liste. Les 5 premiers co-publiants de nos laboratoires en Amérique du Sud (1500 co-publications par an) sont l’ESO (European Southern Observatory – observatoire européen installé au Chili), l’Université de Sao Paulo (Brésil), le CONICET (Argentine), l’Université du Chili et l’Université Pontificale du Chili (Chili).

Olga Anokhina, directrice du bureau du CNRS de Rio de janeiro (Photo : Julia Holter)

 

Comment maintenez vous le lien avec les agents sur place ainsi que la prise en charge de requêtes parfois très différentes ? 

O. A. : En adéquation avec les différentes mesures prises par le gouvernement français pour circonscrire la propagation de l’épidémie et face à la généralisation de la contamination à travers le monde, nous avons contacté l’ensemble des agents sur le territoire aux alentours du 16 mars. À cette date, environ 170 chercheurs se trouvaient en Amérique du Sud, devaient s’y rendre dans les jours suivants ou y avaient séjourné les jours précédents. Toutes les missions à venir ont été annulées. Si une majorité des chercheurs en mission courte ou longue durée ont préféré écourter leur séjour et rentrer en France, certains ont eu des difficultés à trouver des vols : en effet, au fur et à mesure que les pays sud-américains fermaient leurs frontières, certaines liaisons aériennes n’étaient plus assurées.

Plusieurs agents se sont donc tournés vers nous pour tenter de débloquer la situation. Grâce à nos contacts privilégiés avec des postes diplomatiques que je tiens à remercier, nous avons pu les mettre en lien avec les personnels des différentes ambassades ou consulats, voire avec les contacts Air France des réseaux diplomatiques. Ce soutien local est précieux, tout comme celui de la cellule de crise du CNRS – et plus spécifiquement de Philippe Gasnot, fonctionnaire de Sécurité et de Défense , qui assure le suivi des cas les plus délicats, comme celui du navire océanographique l’Atalante avec 8 chercheurs à bord…

 

Qu’en est-il des International Research Laboratories et autres collaborations pendant cette crise ?

O. A. : Compte tenu des mesures restrictives, mises en place par tous les pays d’Amérique du Sud et par la France, qu’il s’agisse du confinement, de l’annulation des missions ou des fermetures de frontières, il est évident que la coopération est réduite ou, en tout cas, altérée pendant cette période particulière. Les responsables des IRL en Amérique du Sud signalent notamment des conséquences sur leurs activités telles que l’annulation des missions de chercheurs ou étudiants et la mise en place de systèmes de supervision des étudiants à distance, l’arrêt des observatoires chiliens (ESO, ALMA, LCO) et des programmes en cours, l’annulation d’un certain nombre de conférences et congrès, la modification des échéances pour les appels à projet, et la mise en suspens des expériences en laboratoire.

En ce qui concerne le fonctionnement quotidien, les réunions en mode visio-conférence et le télétravail sont de mise pour l’ensemble des personnels des laboratoires internationaux de notre zone, à l’exception de ceux qui exigent une continuité de service, comme par exemple le maintien des cultures d’algues, tant à Roscoff qu’à Santiago (IRL Biologie evolutive et ecologie des algues, Santiago de Chili/Roscoff). Pour les IRL comme l’Instituto Franco-Argentino para el Estudio del Clima y sus Impactos – IFAECI (Argentine) ou encore le Laboratoire Franco-Chilien d’Astronomie – LFCA (Chili), le télétravail a probablement un peu moins d’impact dans la mesure où les chercheurs peuvent se connecter aux serveurs de modélisation ou de calcul à distance. En outre, cette période de réclusion à domicile est mise à profit par nombre d’entre eux pour avancer dans la rédaction d’articles scientifiques.

Source : http://www.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/le-covid-19-confine-la-recherche-sud-americaine