L’Institut Serrapilheira est une structure unique dans le paysage brésilien. D’où est venue l’idée de le fonder ?

L’Institut a été fondé par João Moreira Salles et sa femme, Branca. La famille Moreira Salles a déjà développé de nombreuses actions philanthropiques dans le pays. João est quelqu’un qui a toujours été très intéressé par la science et très concerné par le Brésil. Il s’est interrogé sur le fait qu’il y a un enthousiasme très grand pour l’art et les sciences sociales au Brésil et beaucoup moins pour les sciences dures. Et je crois que cela a été catalysé en 2009, quand João est tombé sur Artur Avila (Médaille Fields 2014) qui était déjà pressenti comme étant un grand mathématicien. João a essayé de comprendre la généalogie d’Artur Avila et pour ça il s’est intéressé à l’IMPA (Institut National de Mathématiques Pures et Appliquées). Il est également propriétaire de la revue Piauí et quand il a demandé aux reporters de la revue Piauí ce qu’ils pensaient de l’IMPA, personne ne connaissait. Il s’est alors dit que quelque chose n’allait pas. La genèse de l’Institut Serrapilheira part donc d’une préoccupation de João et Branca pour la science brésilienne et pour la perception que le public a de la science. L’institut s’appelle « Serrapilheira » ce qui renvoie à la litière, aux feuilles mortes, à la matière organique qui donne la fertilité au sol. L’idée de l’Institut c’est de fertiliser le sol de la science brésilienne.


Hugo Aguilaniu, Laura Person et Olivier Fudym au siège de l’institut Serrapilheira

Pourquoi l’Institut a-t-il choisi de soutenir la recherche fondamentale et non la recherche appliquée ?

La première année, l’Institut était « agnostique » devant l’applicabilité de la science et puis, après le premier appel d’offre pour le programme de soutien aux projets scientifiques, nous avons reçu 2000 projets dont une moitié qui était très appliquée et même presque utilitaire. Nous avons donc eu une réflexion à ce sujet. Je pense qu’il y a une grande préoccupation des pouvoirs publics pour que la science produise des solutions pour les gens. Nous, nous avons la chance de ne pas devoir nous préoccuper de ça. J’ai dit à João : « Pourquoi ne pas créer un institut, un espace où les scientifiques peuvent penser sans avoir à se justifier ? ». La deuxième année, nous avons donc décidé d’aider les projets de science fondamentale, en mathématiques, en sciences naturelles – au sens large – et en sciences informatiques. En tant qu’institut, notre action est avant tout symbolique en terme de volume, si l’on compare à ce qui se fait dans le public, et il faut donc être stratégique. Nous avons choisi d’aider peu de chercheurs, mais d’aider les chercheurs qui posent de grandes questions, qui ont des projets créatifs en termes d’idées. Ensuite, notre unique critère de sélection est l’excellence scientifique.

Hugo Aguilaniu au siège de l’institut Serrapilheira

Comment est-ce que l’Institut fonctionne financièrement ?

C’est une question importante parce que c’est ce qui donne une certaine force à l’Institut. Nous avons un fond patrimonial qui est placé. Il était de 350 millions de réais en 2016 (de 110 à 120 millions de dollars à l’époque). Nous avons une équipe de professionnels de la finance qui s’occupe du fond. Nous utilisons le rendement des placements de ce fond comme budget annuel. Ce qui veut dire qu’on fonctionne à fonds constants et qu’on est stable dans le temps. Cela a une conséquence pratique très importante car on peut s’engager sur des projets de 10 ans par exemple, ce qui, au Brésil, est rarissime. En effet, on voit bien que lorsqu’il y a un changement de gouvernement, tout change et les organisations souffrent de la fluctuation institutionnelle et politique. C’est pourquoi cette sécurité financière a une valeur particulière.

Au vu de cette instabilité, votre responsabilité envers la science brésilienne ne va-t-elle pas s’accroître dans le futur ?

Le fait que, financièrement, nous soyons d’avantage protégés que les organisations publiques n’enlève pas le fait que nous sommes inquiets par la situation actuelle du Brésil parce que nous sommes très conscients que notre action est symbolique, et ne fonctionne que si le système public fonctionne. Nous avons donc un rôle à jouer pour faire entendre à la science parce que nous représentons une autre voix. On aimerait d’ailleurs que nos scientifiques, en plus d’être excellents, soient aussi des gens qui aient une conscience citoyenne. Et qu’ils se disent qu’en tant que scientifiques et qu’élite scientifique du pays, ils peuvent également dialoguer avec des pouvoirs publics.

Les chercheurs bénéficiant des financements de l’institut lors de la deuxième rencontre Serrapilheira en novembre 2018

 Contact: hugo@serrapilheira.org

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