Olivier Fudym, termine un mandat de 4 ans et demi en tant que directeur du bureau CNRS de Rio de Janeiro qui couvre l’ensemble de l’Amérique du Sud. Nous avons souhaité nous entretenir avec lui afin d’avoir un aperçu de la coopération du CNRS dans cette région du monde.

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Entretien réalisé par Laura Person – chargée de mission au bureau du CNRS de Rio

Quel a été votre rôle au cours de votre mandat au bureau du CNRS à Rio ?

En Amérique du Sud, l’activité du CNRS est importante, riche et variée. Cette diversité thématique, la rend parfois plus diffuse et moins visible qu’un projet concentré sur un seul domaine ou bien identifié thématiquement comme c’est le cas par exemple avec l’INRIA au Chili ou l’institut Fraunhofer à Campinas. A cours de ces dernières années, l’un de mes rôles a notamment été de réussir à bien mettre en lumière cette richesse et de faire émerger un réseau.

Quel est l’intérêt, pour le CNRS, d’un bureau de ce type à l’étranger ?

Je pense qu’on est avant tout des observateurs. D’une façon générale, le rôle du bureau est d’avoir une expertise de la région. Un bureau représente un formidable point d’observation. Les bureaux de représentation du CNRS à l’étranger ont été mis en place après avoir fait le constat que nos chercheurs travaillent énormément dans le monde et que cela pouvait être bien d’avoir un point d’appui, pour les aider à régler des problèmes pratiques et pour soutenir nos unités internationales. C’est plus une vision diplomatique que politique. Au sens où on fait plutôt de la diplomatie scientifique, on est là pour améliorer et entretenir de bonnes relations avec les institutions locales, pour accompagner les chercheurs et pour les conseiller.

Comment vous est venue l’idée de mettre en place cette newsletter ?

On est déjà tous saturés de newsletters. On s’est donc posé la question : « A quoi cela servirait-il ? » « A quel public cela serait-il destiné ? ». On a pensé que c’était important de faire connaitre aux chercheurs français, la richesse et la diversité des recherches dans cette région du monde, de façon à piquer la curiosité de ceux qui ont déjà un regard vers l’Amérique du Sud, et de montrer à ceux qui collaborent dans la région, la diversité des recherches, et aussi, peut-être, d’inciter quelques chercheurs à venir découvrir la région. Pour cela il fallait une revue de qualité que les gens aient envie de lire, un objet qui attire l’oeil.

Olivier Fudym devant le mur de la Science à Rio de Janeiro (Photo : Laura Person)

Outre cette newsletter, quelles actions avez-vous mis en place ces dernières années ?

La position de directeur de bureau est assez spéciale parce que nous n’avons pas de moyens autonomes pour mettre en place des programmes ou des projets. Nous pouvons être incitateurs et encourager des actions. Nous pouvons aider à développer et appuyer une demande de chercheur déjà existante. Et cela peut être opportuniste si, en faisant de la veille, on se rend compte qu’il y a un projet intéressant et que le CNRS devrait y avoir sa place. C’est ce qui s’est passé avec le programme Guyamazon (Programme franco-brésilien de recherche en Amazonie) par exemple. Il y a d’autres actions où l’on peut être plus incitatifs sur le long terme : par la mise en contact de chercheurs, par l’organisation de workshops et d’ateliers à l’occasion de la venue de délégations où en cherchant à inciter des connexions thématiques…etc. Ces dernières années par exemple, nous avons essayé de développer les partenariats publics/ privés parce qu’on s’est rendu compte qu’il y avait un manque de liens entre l’industrie et la recherche au Brésil. On a ainsi créé une commission R&D avec la chambre de commerce Franco Brésilienne.

Quelque part, votre rôle consiste à faire le lien entre les personnes, les institutions et les sujets ?

Absolument. Et l’un des aboutissements de ces 4 années au bureau de Rio est la réunion que nous avons fait au Chili en mai, dans le cadre des 80 ans du CNRS (Evènement « Le CNRS en Amérique du Sud » à Santiago). Nous avons réuni le réseau sud-américain du CNRS pour la première fois, ce qui a permis de mettre les chercheurs en contact et de voir quelles sont les thématiques qui se recoupent. Ce type d’actions permet de mettre en avant l’immense diversité géographique et thématique des recherches du CNRS en Amérique du Sud et de réfléchir à la façon dont on peut profiter de cette énergie dispersée pour la rassembler et faire en sorte que les gens collaborent. Je pense qu’il est important de favoriser les approches transdisciplinaires et régionales de façon à pouvoir aborder les grands enjeux de société qui sont à la fois globaux, locaux et pluridisciplinaires. Sur l’ensemble de la région, bien qu’il y ait des écosystèmes très différents, il y a une culture latine commune, des enjeux de ressources naturelles, de biodiversité, de préservation d’espace, des problèmes de changements climatiques. Il y a beaucoup de sujets sur lesquels les chercheurs peuvent se rassembler. Beaucoup de personnes travaillent en mathématiques, SHS, astrophysique, physique, biologie, écologie ou biologie marine, sur l’ensemble des pays de la région et ces méthodes et problématiques se recoupent plutôt bien, et de nombreuses connections sont possibles.

Est-ce qu’en Amérique du Sud, l’importance du réseau est plus vraie qu’ailleurs pour un directeur de bureau ?

En Amérique Latine, on a besoin de gagner la confiance des interlocuteurs d’une façon qui passe beaucoup par l’affectif. Peut-être plus que dans d’autres régions du monde. Au Brésil, le manque absolu d’arrogance est également un des points majeurs si on ne veut pas que les interlocuteurs se ferment. Je pense aussi que pour être directeur du bureau en Amérique du Sud, être chercheur ou enseignant chercheur est absolument fondamental. Ici tous les grands présidents d’institutions de recherche, directeurs de fondations, recteurs … sont issus du monde académique. Parler de pair à pair est essentiel.

Quels sont les enjeux d’une représentation du CNRS à Rio et en Amérique du Sud ?

Même si l’Amérique du Sud ne compte que 4% des missions du CNRS dans le monde, ça représente malgré tout une densité de collaborations importante. Il y a environ 2000 missions vers l’Amérique du Sud par an et 150 projets où le CNRS investit directement des moyens.
Si on rajoute les grands observatoires, les campagnes d’observations maritimes, les grands instruments, il y a quand même un grand nombre de projets qui méritent d’être accompagnés. Ça c’est un des enjeux. Il y a un autre enjeu c’est qu’il y a de grands sujets comme par exemple l’Amazonie, la biodiversité, le climat ou la ville, où il y a un champ d’investigation énorme.

Comment la coopération du CNRS en Amérique du Sud a-t-elle évolué lors des dernières années ? Et comment sera-t-elle amenée à évoluer ?

Le Brésil par exemple, est dans une situation difficile depuis quelques années, politiquement et économiquement. On peut donc craindre que la chute dramatique des moyens chez nos partenaires brésiliens fasse que la recherche perde en productivité et en qualité. Et donc que nos collaborations s’assèchent un petit peu. Si nos partenaires n’ont plus les moyens de travailler, il devient moins intéressant pour nos chercheurs de monter des collaborations avec le Brésil. Bien sûr il y a une solidarité et une confiance établies sur le long terme entre les chercheurs donc on peut compter quelques années sur un soutien. Mais à long terme si la recherche ici s’effondre, cela sera beaucoup plus difficile. Cependant, ce qu’on observe jusque-là c’est que cette année et l’année dernière, il y a une croissance du nombre de projets, les collaborations franco-brésiliennes sont plutôt dans une dynamique d’augmentation ce qui est intéressant et positif. Mais la situation politique étant ce qu’elle est au Brésil, soutenir de façon institutionnelle une coopération a des limites. Et il est légitime de se demander comment travailler avec ce nouveau gouvernement.

Êtes-vous plutôt optimiste pour le futur de la recherche au Brésil ?

Mon optimisme est relatif. J’ai vu une augmentation exponentielle du nombre de missions et de projets et là on est plus dans une stagnation. Sur le long terme, les chercheurs qui se connaissent, qui sont amis, qui travaillent ensemble depuis 15 ans vont continuer à travailler ensemble. Mais ce ne sont pas nos outils à nous qui vont soutenir la recherche brésilienne. On peut ponctuellement aider des collaborations à se maintenir mais ça ne permet pas de sauver les meubles si tout s’effondre. Et c’est vrai qu’on ne sait pas très bien vers où va le Brésil, il y a quand même une réduction drastique des financements, une volonté de casser les universités fédérales, de limiter leurs financements voire de les privatiser. Jusqu’où cela peut-il aller ? On est bien incapable de le dire aujourd’hui. Oui, pour le Brésil, je pense qu’il y a de quoi être inquiet.

Qu’en est-il dans les autres pays de la zone ?

L’Argentine est également en crise, on ne sait pas ce qui va se passer. Mais d’une façon générale, on observe une certaine continuité du nombre de projets. Au chili, tous les projets ont le vent en poupe : en biologie marine, en astrophysique, en mathématiques, tous les projets emblématiques fonctionnent bien, et on s’y sent très soutenus. On ne sent pas que ça va s’arrêter même s’il peut y avoir un peu d’instabilité avec la mise en place du nouveau ministère de la recherche et un important rebrassage des financements pour les centres d’excellence mais globalement je suis plutôt confiant. En Colombie on voit que ça démarre bien, qu’il y a un intérêt réciproque, il y a un soutien politique très fort du développement de la coopération universitaire et scientifique.

Olivier Fudym

Directeur du bureau du CNRS de Rio