Contact : Guillaume Odonne – Guillaume.odonne@cnrs.fr
Auteur : Laura Person

Guillaume, vous êtes ethnobiologiste et chargé de recherche au CNRS au sein du LEEISA en Guyane française. Qu’est-ce que c’est exactement le LEEISA ? Quels sont les domaines de recherche de ce  laboratoire ?

Le LEEISA c’est une unité d’écologie globale qui porte le nom de Laboratoire d’Écologie, Évolution, et Interactions des Systèmes amazoniens. Le LEEISA comprend trois équipes. Je suis responsable d’une  équipe qui s’appelle EthnYC Ethnoécologie et Dynamiques Culturelles. Dans cette équipe, on est une petite dizaine de personnes dont 3 titulaires. Notre objet d’étude sont les relations dynamiques entre les sociétés amazoniennes et leur environnement au sens large. Ainsi, nous nous intéressons aux notions de territoires, de subsistance, à la manière de nommer le monde, aux patrimoines bioculturels, aux relations interculturelles, aux questions de santé, et également aux hybridations dans les systèmes culturels. C’est donc une équipe qui est très marquée sciences humaines, et particulièrement anthropologie de la nature. Les deux autres équipes du LEEISA sont :

  • L’équipe EDYLIC Écosystèmes et dynamiques des espaces littoraux et Côtiers, qui est composée de géomorphologues et de géographes qui travaillent notamment sur les changements qui surviennent sur le littoral en Guyane.
  • Et l’équipe EEBA Évolution et écologie de la biodiversité en Amazonie qui s’intéresse à l’évolution et à la diversité avec des approches liées à l’écologie scientifique et à l’écologie chimique et qui étudie notamment les relations entre les prédateurs et les proies.

Guillaume Odonne (à gauche) et Alvaro Tukano (à droite) lors de la Nuit de idées à Brasilia (Photo : João Américo)

Le LEEISA fonctionne également autour de deux plateformes de recherche et services, la station des Nouragues (https://www.nouragues.cnrs.fr/) et l’OHM Oyapock (https://ohm-oyapock.in2p3.fr/). La station des Nouragues est la station d’écologie de la réserve des Nouragues. L’OHM – Observatoire Hommes-Milieux n’est pas une entité physique mais fonctionne par des appels à projets tous les deux ans.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Quand je suis sorti du lycée, j’avais une idée en tête : travailler sur les plantes médicinales. Et pour cela, l’Amazonie et les amérindiens, c’était un peu un mythe. Mais il n’y a pas beaucoup de filières qui mènent à ça. Donc j’ai choisi de suivre un parcours de pharmacie parce que les deux personnes que j’avais  identifiées et qui travaillaient sur ces thématiques étaient des pharmaciennes.

Le cursus de pharmacie était très éloigné de ce que je souhaitais faire, mais j’ai pu y étudier des disciplines fondamentales comme la physique, l’anatomie, la chimie sous toutes ses formes, mais aussi la botanique et la phytochimie. J’ai également appris comment, via la physiologie et la parasitologie, un corps peut dysfonctionner. En parcours de pharmacie, les deux dernières années sont des années de spécialisation. J’ai suivi une spécialisation en pharmacie industrielle à Bordeaux. C’était très intéressant parce qu’on y apprend à décrypter comment fonctionne l’industrie pharmaceutique. À la fin de mon cursus, j’ai dû valider la sixième et dernière année de pharmacie avec un stage de recherche ou d’industrie et pour cela, je me suis donc inscrit en master d’écologie tropicale à l’Université des Antilles à Pointe à Pitre.

Quel était votre premier contact avec le mode de la recherche ? 

À la fin de mon cursus de pharmacie, j’ai fait une thèse sous la direction de Geneviève Bourdy (IRD) et de Didier Stien (CNRS). Je suis parti au Pérou pour travailler sur les remèdes traditionnels en Amazonie. L’objectif du laboratoire de Geneviève Bourdy était d’essayer de développer des molécules pour lutter contre des maladies comme le paludisme ou la leishmaniose à partir des remèdes traditionnels. J’ai donc fait les recherches sur ce sujet un an et demi au Pérou, puis un an et demi à Cayenne. Et pendant ces 3 années, je me suis passionné pour le rapport qu’avaient les gens que j’interrogeais avec la forêt et les plantes. J’ai essayé de comprendre le lien qu’avaient ces personnes aux plantes, aux soins et aux maladies.

Collecte de folioles de palmier (Oenocarpus bataua) pour déterminer l’influence des populations précolombiennes sur la distribution de cette espèce en Amazonie (Photo : Louise Brousseau)

Je me suis rendu compte que la vision des plantes médicinales en Amazonie n’a rien à voir avec celle qu’on en a en Europe. En Europe, on a des phytothérapies très figées, écrites, qui reprennent des savoirs dont l’origine remonte souvent au moyen âge. Alors qu’en Amazonie, le savoir autour des plantes évolue tout le temps, les pratiques changent constamment. J’ai donc commencé à me demander si l’efficacité thérapeutique était le marqueur des choix de plantes médicinales. Comment pouvait-il exister une telle diversité des pratiques et des savoirs ? Ces dynamiques de savoirs sur les plantes médicinales ont alors pris le pas sur les aspects phytochimiques et pharmacologiques qui m’intéressaient au départ.

Qu’avez-vous fait après votre thèse ?

Après avoir terminé ma thèse, la directrice du CNRS Guyane m’a proposé un CDD, pour faire du sourcing de plantes pour mes collègues phytochimistes, avec la liberté de développer mes projets de recherche en parallèle. C’est là que j’ai commencé à glisser doucement vers les SHS. À la fin de ce CDD, en 2014, j’ai passé le concours de chercheur au CNRS et j’ai été recruté à la commission interdisciplinaire 52 (Environnement Sociétés). Le projet que j’ai présenté avait pour objectif d’étudier les relations des sociétés amazoniennes à la biodiversité afin de comprendre comment on constitue de manière sensible et consciente un répertoire de plantes pour soigner les maladies. Ce projet associait diverses disciplines : anthropologie de la santé, microbiologie, botanique, des outils statistiques, etc.

Peu après mon intégration au CNRS, le protocole de Nagoya est entré en vigueur. Il s’agit d’un outil international, adossé à la convention  de Rio, pour  la protection de la biodiversité et des connaissances traditionnelles. L’esprit de ce protocole est tout à fait pertinent. Cependant, certains textes ont été traduits en droit français de manière assez étrange. La protection de  la biodiversité et des connaissances traditionnelles est passée en second plan pour privilégier leur valorisation, et notamment se focaliser sur ce qu’on appelle le « partage des avantages ».

Lorsqu’un industriel ou un institut de recherche s’inspire des connaissances traditionnelles sur la  biodiversité, il faut qu’il y ait une certaine partie d’éventuels bénéfices (financiers ou non) qui soient redistribués à la communauté. C’est indispensable, bien sûr. Le problème c’est que la loi française y inclut également la recherche sur la biodiversité et l’anthropologie de la nature. Ce qui fait que mon travail de documentation des patrimoines bioculturels et de leurs dynamiques, avant qu’ils ne disparaissent, tombe sous le coup d’une loi mal définie, qui bloque les recherches dans ce domaine. Je n’ai donc pas pu mener à bien le programme que j’avais prévu.

Sur quoi avez-vous alors travaillé ces dernières années et quelles sont vos perspectives de recherche dans un avenir proche ?

Tout d’abord, ces dernières années, je me suis intéressé à l’écologie historique, c’est-à-dire l’écologie classique à laquelle on associe de l’anthropologie et de l’ethnobiologie, pour essayer de comprendre comment les écosystèmes ont évolué en incluant les influences humaines. Je viens tout juste de terminer un projet collectif de 4 ans qui s’appelait LongTIme (http://www.labex-ceba.fr/longtime-test/) et qui abordait cette question pour la station des Nouragues (Guyane), une station d’écologie vitrine de l’Institut Ecologie et Environnement (INEE) du CNRS.

Ce projet nous a permis de montrer que cette région a connu de multiples périodes d’habitations et que la biodiversité qu’on y trouve est la résultante d’interactions avec les populations antérieures au cours des siècles.

Je continue également à mener des projets d’ethnobotanique auprès de sociétés vivantes. J’ai encadré la thèse de Marc Alexandre Tareau, qui se penchait sur la question des dynamiques de savoirs autour des plantes à l’échelle du littoral guyanais mais aussi du Brésil et du Suriname. Récemment, on s’est également intéressé à comprendre comment les  savoirs  s’adaptent au milieu. L’un de nos projets, financé par l’INEE, a pour but de comparer les pharmacopées de la diaspora haïtienne. Il y a d’importantes communautés haïtiennes à Cayenne, New-York, Miami et Montréal. On tâche de comparer comment, dans des contextes urbains ou semi-urbains différents, ces savoirs autour des plantes évoluent.

Asosi (Momordica charantia), principale plante de collecte urbaine chez les haïtiens de Miami (photo : Marc-Alexandre Tareau)

Mon dernier axe de recherche traite des hybridations et de la mixité thérapeutique entre biomédecines et ethnomédecines. En Guyane, c’est un sujet particulièrement d’actualité car la plupart des gens ont recours à plusieurs systèmes médicinaux : ils utilisent tant

des plantes médicinales que des traitements pharmaceutiques, et recourent à des systèmes magiques ou religieux dont la place dans le soin est prépondérante. Cette thématique intéresse l’Agence Régionale de Santé de Guyane qui a financé plusieurs projets de recherche sur ce sujet dans l’idée d’essayer de créer une synergie de manière plus habile et plus respectueuse entre la biomédecine et certaines pratiques locales.

Dans tous ces domaines : écologie historique, anthropologie amazoniste, ethnobiologie, les relations avec des pays comme le Pérou, le Brésil ou encore l’Équateur sont fertiles car elles permettent de comparer des modalités différentes, mais pas si éloignées de ces régions avec des interactions que l’on observe en Amazonie française. L’ethnobiologie comme discipline est également bien plus dynamique en Amérique latine, ce qui profite à nos recherches en Guyane