Contact : Eric Boëda – boeda.eric@gmail.com

Président de la sous-commission Amériques
Pôle SHS, de l’Archéologie et du Patrimoine – MEAE

Historiquement, l’archéologie pour le monde Américain s’est en priorité portée sur les civilisations meso-américaines dès le XIXe siècle avec les découvertes des grands sites comme celui de Palenque, de Xochicalco ou encore celui de Tenochtitlan, important centre cérémoniel à Mexico. S’en est suivi la création de la Sociétés des Américanistes, puis plus tard la création du Centre d’études  mexicaines et centraméricaines (CEMCA https:// cemca.org.mx/fr/). Le champ de recherche de ces centres s’étend bien au-delà de l’archéologie, en incluant également l’anthropologie, l’histoire, la géographie, la sociologie et bien d’autres domaines qui s’inscrivent dans le cadre de coopérations multiples et de création de réseaux.

Dans le cadre de la sous-commission Amériques, la Méso-amérique  reste un lieu central par l’importance et le nombre de missions qui s’y déroulent depuis, dans certains cas, plus d’une vingtaine d’années. Si le Mexique occupe une place privilégiée dans cette recherche avec Rio Bec, le grand site Maya situé dans le sud de l’État de Campeche, le Guatemala est indissociable de l’archéologie française méso-américaine grâce à Naachtun, un autre site Maya situé dans le nord du pays.

Figure 1 : Río Bec (Campeche, Mexique), un site des basses terres mayas classiques (700-900 apr. J.-C.), connu pour son architecture monumentale exceptionnelle aux façades très décorées. (Photo : Eva Lemonnier)

Ces grandes missions forment la base de la coopération et de la diplomatie scientifique en Amérique centrale. Au-delà de la compréhension de l’organisation sociale que permet l’étude de ces grands sites, l’emploi de nouvelle technologie comme le LiDAR (laser aéroporté qui traverse la canopée et permet d’obtenir un modèle numérique en élévation du sol et des vestiges qui le recouvrent) permet ainsi de travailler sur des espaces

beaucoup plus grands et d’aborder les zones dites rurales. C’est grâce à ces nouveaux outils qu’on a découvert que l’habitat du monde Maya était bien plus dense, que ces zones rurales bien plus peuplées qu’on ne le pensait (figure 2) et qu’il s’agissait d’une civilisation complexe qui maîtrisait ses ressources en façonnant son paysage (chaussées interconnectant centres de pouvoir et centres subordonnées, canaux, terrasses agricoles, etc.) (figure 3).

Toutes ces nouvelles missions archéologiques sont par ailleurs en phase avec une approche environnementale pour mieux comprendre les dynamiques spatiales et les modes d’occupation des territoires. Ces études, en marge de la géographie culturelle et de l’ethnologie, permettent de mieux rendre compte du foisonnement de cités et de civilisations qui ont éclos puis disparu, bien avant la conquête espagnole.

Figure : 2. Couverture LiDAR de 135km² représentant une partie de l’hinterland (ou territoire de subsistance) de la cité maya de Naachtun, Guatemala. (Photo : Fondation Pacunam/Projet Naachtun)

Lorsque l’on quitte les missions du monde méso-américain, et que  l’on se déplace dans le monde andin, on constate là encore que la France joue un rôle institutionnel important, notamment grâce à l’Institut français d’études andines (IFEA), qui en son temps a contribué au développement de la recherche archéologique. Son domaine d’influence est centré sur le Pérou, la Bolivie, la Colombie et l’Équateur. La spécificité de la recherche archéologique du monde andin tient à ce qu’elle s’est intéressée principalement aux occupations antérieures à l’Empire Inca et rarement à cet empire constitué. Les recherches ont donc porté sur un grand nombre de sociétés, dont les plus tardives furent par la suite absorbées (i.e. synthétisées) par le monde inca. Nous dirions que la recherche andine s’intéresse aux phénomènes culturels qui étaient à la base du monde inca et d’une profonde tradition andine : technologie lithique des premiers chasseurs-cueilleurs, domestication des animaux, des stratégies de pêche, technologies de construction architecturale pré et post-développement urbain, schémas d’occupation territoriale, entre autres. On note cette orientation dans les problématiques des missions qui traitent des phénomènes culturels, à la fois de la période dite Précéramique (entre 17 et 3500 BP) et post-Précéramique en questionnant le rapport de l’homme à son environnement, tant dans le milieu désertique de la côte péruvienne que dans l’altiplano péruvien-bolivien, voire une archéologie des paysages comme en Équateur. Signalons qu’il y a encore quelques années la préhistoire était un des  domaines de recherche substantiel du monde andin. Ce n’est plus le cas pour des raisons diverses : conflits armés internes, contextes sociopolitiques défavorables à la recherche scientifique étrangère, comme les dictatures latino-américaines des années 60 et 70) ou encore un manque d’harmonisation [dans les politiques] des institutions nationales responsables de l’archéologie, amenant à une carence de jeunes chercheurs capables de prendre la relève de grandes missions géopolitiquement importantes.


Figure : 3. Mausolées incas (XV
e siècle) de la région du Lauca dans l’espace frontalier Bolivie-Chili (Photo : Thibault Saintenoy)

Intéressons-nous maintenant  au reste de l’Amérique du sud, soit plus des ¾ de sa surface. L’historique de la recherche de ces vastes contrées qui regroupe le Brésil, l’Uruguay, le Paraguay, l’Argentine et le Chili est bien différente de celle que nous avons vue précédemment. La première observation que l’on puisse faire est l’absence d’un Institut Français regroupant ces pays. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu de missions archéologiques, puisque l’on pouvait en dénombrer deux dans les années 90 (Brésil et Chili). Contrairement au monde andin (principalement Andes centrales), ces territoires ne possèdent pas une culture matérielle riche de construction monumentale. Ce fait a certainement joué dans l’intérêt porté à ces régions et aux périodes archéologiques étudiées. Mais cette absence institutionnelle ne signifie aucunement une absence d’intérêt de la part du MEAE, puisque nous dénombrons actuellement 6 missions archéologiques réparties principalement au Brésil) (3), en Argentine (2) et au Chili (1).

Figure : 4. Site pléistocène de Cacao (La Puna salé, Argentine) (Photo : Eric Boëda)

La spécificité de ces 6 missions  tient à  l’ancienneté  des  périodes   qu’elles traitent, antérieure à 4 000 ans, et aux caractéristiques de leurs vestiges (lithiques et organiques) (figure 3). Trois des missions s’attèlent à la mise en évidence des premiers peuplements d’Amérique du sud. Or, le domaine de la préhistoire américaine dans son ensemble est actuellement celui qui est le plus animé avec des débats d’idées souvent en contradiction. L’apport essentiel de la France dans ce domaine est d’une part son expertise, mais aussi les moyens financiers et investissement à long terme. Cela a permis de produire une somme considérable de données factuelles incontestables, qui a bouleversé la vision scientifique locale et internationale de cette zone. Ainsi, les données brésiliennes et argentines attestent d’occupations humaines à 4000m d’altitude d’au moins 40 000 ans (figure 4).

Suite à ces avancées, la plupart des missions    s’intéressent    également à l’analyse du phénomène de peuplement (figure 5), à la recherche d’identités culturelles, ainsi qu’aux chemins et au tempo migratoires. Le tout en corrélation avec les grands évènements climatiques qui ont profondément marqué l’accessibilité du continent nord-américain depuis l’Asie.

Dans le bilan des activités de cette sous-commission, nous voudrions souligner que les travaux en Amérique du nord (3 missions) restent hélas encore peu nombreux et sont pratiquement inexistants dans les Caraïbes.

Figure 5. Peinture rupestre, Capivara parc, Piauí, Brésil (Photo : Eric Boëda)

La force de la présence française dans le domaine de l’archéologie tient au maintien d’équilibre subtil qui s’appuie sur l’histoire des pays avec lesquels nous collaborons (figure 6) et bien évidemment sur les structures  en place. Depuis plus de 70 ans, la commission des fouilles et, en particulier, celle des Amériques qui est plus jeune peut se targuer du maintien et/ou de l’élargissement d’un réseau scientifique qui place les scientifiques français au rang international du fait de leurs engagements et leurs thématiques de recherche. Ce tableau possède cependant une face cachée moins heureuse : il s’agit du problème du renouvellement générationnel et de l’absence d’une politique de recrutement interinstitutionnel coordonnée, essentiels pour maintenir l’influence scientifique française dans ce domaine de recherche.

La préhistoire américaine est encore jeune. La France a incontestablement contribué à sa construction et continuera à contribuer à son progrès dans l’avenir, à travers un travail constant et solidaire avec les instituts de recherche locaux.

Figure 6. Site de Alero de las Cruces, Barrancas, Province de Jujuy. 3700 alt.(Argentine) (Photo : Humberto Mamani)