Avec quel pays la France a la plus longue frontière ? Avec l’Espagne ? Avec la Belgique ? L’Italie ? Et bien non, avec … le Brésil ! Pendant longtemps, la France a ignoré cette longue frontière fluviale et terrestre d’environ 730 kilomètres. Cependant, depuis la relance du projet de construction d’un pont international sur le fleuve Oyapock entre le Brésil et la France en 2005, elle a attiré le regard de ces deux pays.

C’est ainsi que le CNRS a décidé de créer en 2008 son deuxième Observatoire Hommes-Milieux, baptisé Oyapock (https://ohm-oyapock.in2p3.fr/) afin de suivre les effets de la construction de ce pont transfrontalier. Si le lancement de ce projet a induit nombre de fantasmes et de discours localement, les recherches menées par l’OHM se donnent pour objectif d’apporter des éléments de compréhension et d’aide à la décision et à l’action publique.

Habitat palafitte typiquement amazonien rive française du bas-Oyapock, octobre 2005 (Photo : Damien Davy)

Porté par le CNRS et plus spécifiquement par l’INEE, l’OHM Oyapock a été inauguré par Françoise Grenand, anthropologue et  directrice  de recherche au CNRS à l’époque, afin de  suivre  et  de   comprendre les mutations dans les interactions hommes-milieux, induites par la construction du pont et des routes. Ces actions anthropiques, qui ont désenclavé cette région frontalière depuis le début des années 2000, sont considérées comme l’évènement fondateur de l’OHM, le désenclavement étant le fait structurant.

Ce socio-écosystème estuarien a été directement impacté par l’ouverture des routes : la rive brésilienne (reliant Oiapoque, ville frontière à la capitale de l’Amapá, Macapá) l’a été dès 1975, mais c’est seulement à partir de 2003 que le dernier tronçon de la Route Nationale 2, reliant Saint-Georges de l’Oyapock à Cayenne, chef-lieu de la Collectivité Territoriale de Guyane est devenu opérationnel.

Les rives de ce fleuve frontière, long d’environ 380 km, entre la Guyane française et l’Amapá, entre le Brésil et la France, entre l’Union Européenne et le Mercosul, sont peuplées par un peu moins de 40 000 personnes dont les trois quarts dans la commune brésilienne d’Oiapoque. Y vivent des peuples amérindiens, des Créoles, des brésiliens amazoniens mais également des brésiliens venant de l’état du Maranhão ou d’autres états brésiliens, situés plus au sud, des français venant de l’Hexagone ou encore des populations marronnes…

Cependant, le métissage a toujours existé entre les populations de ces confins amazoniens car ce n’est qu’en 1900, avec le Traité de Bern, que la frontière entre la France et le Brésil   a été fixée sur ce fleuve, mettant fin   à plus de 200 ans de flou transfrontalier. Et ce n’est qu’en 2003 que les deux rives deviennent enfin connectées…

Vue du pont de la rive brésilienne à Oiapoque, octobre 2011 (Photo : Damien Davy)

Bien évidemment, personne n’a attendu la construction du pont pour traverser le fleuve de ce territoire partagé qui, pendant longtemps, a formé un monde en vase clos. Aussi, depuis 12 ans maintenant, grâce au LABEX DRIIHM qui finance 13 OHM à travers le monde, l’OHM Oyapock

s’attache à comprendre comment les œuvres techniques (pont, routes, etc.) peuvent influer sur le socio-écosystème du bas-Oyapock directement impacté. Il est cependant nécessaire de mener des études sur tout le bassin de l’Oyapock car, une fois arrivé par les deux routes, seule la voie fluviale permet un déplacement longitudinal tout au long de la frontière.

En observant les augmentations démographiques des deux villes frontalières, Saint-Georges de l’Oyapock (SGO) en Guyane et Oiapoque au Brésil, on constate que, si elles ont crû quasi au même rythme de 1950 à 1975, depuis la ville brésilienne connait une croissance plus rapide : multipliée par 5.3 en 40 ans contre 3.7 du côté français. Partant de 2 984 habitants à Oiapoque contre 900 à SGO en 1950, la première a connu une accélération de sa croissance démographique à partir de l’ouverture de la BR156 en 1975 qui n’a pas impacté la croissance de SGO. Puis, entre 2011 et 2017, cette croissance repart très fortement à Oiapoque, sa population augmentant de 30 %, alors que sur l’autre rive elle n’évoluait que de 5 %. Aujourd’hui, la croissance stagne à SGO alors qu’elle continue à exploser côté brésilien : la fin de la construction du pont a nettement impacté la croissance démographique de la rive brésilienne, alors qu’elle a été beaucoup moins marquée sur la rive française (on compte aujourd’hui près de 29 000 habitants dans la ville d’Oiapoque et seulement 4 000 personnes à SGO).

Cette croissance démographique a logiquement induit une expansion urbaine au détriment des différents écosystèmes environnants. Le désenclavement a impacté les  modes de vie des populations et participé aux changements de leurs pratiques alimentaires en introduisant massivement les aliments industriels au détriment d’une pratique agricole locale comme l’abattis (culture itinérante sur brûlis), de la pêche et de la chasse. Ces dernières années, on observe notamment une importante augmentation des diabètes chez les Amérindiens palikur avec une prévalence de plus de 15 % contre 5 % dans la population française standard.

Chantier de construction de la route d’accès au pont, rive française, octobre 2009 (Photo : Damien Davy)

De même, les pratiques cynégétiques ont évolué : on constate un nombre de chasseurs en baisse avec une spécialisation sur les grands ongulés, symptôme d’une chasse de plus en plus commerciale. Par ailleurs, l’ouverture de la RN2 en 2003 facilite l’accès à des zones de forêt amazonienne qui, hier encore, n’étaient accessibles que par la pirogue ou à pied. Ce fait n’est pas sans conséquence sur la grande faune de cette région comme les atèles…

En 2019, ce pont, ouvert uniquement aux véhicules de tourisme, a été emprunté par environ 200 personnes par jour, représentant seulement un tiers de ceux qui traversent la frontière. Il est apprécié pour sa gratuité (le prix d’une traversée en pirogue entre Saint-Georges de l’Oyapock et Oiapoque brésilien s’élève à 5 €) et sa rapidité. La traversée en pirogue est, quant à elle, prisée pour la liberté d’horaire, l’habitude et son charme incontestable. Au regard des données recueillies sur la traversée du pont par les populations des deux côtés de la frontière, la proportion de personnes l’empruntant est équivalente entre brésiliens et français, alors que 99% des véhicules sont immatriculés français. Cependant, des perspectives d’évolution s’ouvrent du fait d’un décret de 2019 sur  les  assurances  et  de l’augmentation de la plage horaire d’ouverture du pont qui, dorénavant, est accessible 7 jours sur 7 de 8h à 18h.

Ainsi, tout au long de ces études, dont nous venons de présenter quelques exemples, menées par près d’une centaine de chercheurs, doctorants et étudiants français et brésiliens, nous pouvons constater que les impacts de ces nouvelles routes et de ce pont sur le SES du bas-Oyapock se font déjà sentir. De nouvelles recherches vont, d’une part, s’intéresser à l’histoire de l’occupation coloniale de cette région, en prenant en compte les facteurs environnementaux, et, d’autres part, vont évaluer les pollutions atmosphériques et aquatiques que ces mutations sociales ont pu engendrer.

Photo aérienne du chantier de construction du pont de l’Oyapock (en haut rive française), août 2010 (Photo : Madeleine Boudoux d’Hautefeuille)