Contact : Jorge Vitório Pereira – JVP@impa.br

Vous êtes chercheur à l’IMPA et à l’IRL (ex-UMI) franco-brésilienne Jean-Christophe Yoccoz. Quel est votre trajectoire personnelle et les collaborations avec la France ?

Bien que j’aie fait toutes mes études au Brésil, d’abord au sein de l’UFRJ (Universidade Federal do Rio de Janeiro) puis à l’IMPA pour mon master et mon doctorat, les mathématiques françaises ont eu une influence déterminante dans ma carrière. Le groupe qui a débuté l’étude des feuilletages holomorphes à l’IMPA (César Camacho, Alcides Lins Neto et Paulo Sad) a une longue histoire de collaborations – dès les années 1970 – avec des mathématiciens français étudiant ce sujet (Dominique Cerveau, Jean-François Mattei et Robert Moussu). C’est dans ce cadre que j’ai eu l’opportunité de passer une année à l’Université de Rennes, entre 2003 et 2004, financée par une bourse post-doctorale du CNRS. J’ai été chaleureusement accueilli par le groupe d’experts en feuilletages, dirigé par Dominique Cerveau, et j’ai commencé ma collaboration avec Frank Loray et Frédéric Touzet à cette époque. Cette collaboration est toujours active à ce jour. C’est également à cette période que j’ai entamé une collaboration avec Luc Pirio sur la géométrie des tissus.

Après mon retour à l’IMPA en 2005 et ma prise de fonction comme chercheur, j’ai commencé à impulser la venue de chercheurs français au Brésil. Cette même année, le CNRS et l’IMPA ont créé une Unité Mixte Internationale (UMI), appelé aujourd’hui IRL (International Research Laboratory) qui accueille tous les ans de deux à quatre chercheurs français à l’IMPA. Cet outil de coopération a permis de soutenir les collaborations franco-brésiliennes grâce au financement, par le CNRS, de postes temporaires à l’IMPA pour des mathématiciens français. Dans le cadre de ce programme, j’ai collaboré avec Charles Favre (venu à l’IMPA en 2007 et 2010) et Benoît Claudon (venu en 2013).

Jorge Vitório Pereira 

Quels sont les chercheurs français avec qui vous avez pu collaborer durant votre parcours académique ?

En plus des collaborations déjà évoquées avec Loray, Touzet, Pirio, Favre et Claudon, j’ai également eu le privilège de collaborer avec Dominique Cerveau et Marco Brunella (1964-2012), qui ont grandement influencé mon travail. Je suis particulièrement fier d’avoir écrit avec Brunella et Touzet un article sur le revêtement universel des variétés algébriques avec des fibres tangentes décomposables.

J’ai également eu le plaisir d’accueillir de jeunes mathématiciens français à l’IMPA et de collaborer avec eux :
– Gaël Cousin qui a fait un stage post-doctoral à l’IMPA à deux reprises (2013 et 2017) et qui est maintenant professeur à l’UFF (Universidade Federal Fluminense) ;
–  Olivier Thom, actuellement post-doctorant à l’IMPA ;
– Federico Lo Bianco, qui a fait un stage à l’IMPA de trois mois entre 2013 et 2014 avant de devenir doctorant à l’École normale supérieure de Paris.

Ma collaboration avec la France a été encore plus renforcée récemment grâce à l’obtention de la Chaire Jean-Morlet au CIRM pour le premier semestre 2020.

Qu’est-ce que le CIRM ?

Le CIRM – Centre International de Rencontres Mathématiques – est une institution unique en son genre. Situé dans la banlieue de Marseille, au milieu du Parc National de Calanques, il est entièrement dédié à l’organisation de congrès mathématiques. Presque toutes les semaines, le CIRM accueille un congrès dans un domaine des mathématiques, pures ou appliquées. La dimension internationale de cette structure fait qu’il n’est pas rare qu’une même conférence réunisse des participants issus des cinq continents.

Créé au début des années 1980, le CIRM a récemment connu d’importants changements. L’un d’entre eux est la création de la Chaire Jean-Morlet. Chaque semestre universitaire, un mathématicien d’une institution non-française, lauréat de la Chaire Jean-Morlet, organise un programme d’activités scientifiques au CIRM en étroite collaboration avec un mathématicien de l’Université d’Aix-Marseille. Ce programme est composé d’au moins trois événements : un atelier, une école thématique et une conférence.

Et vous avez donc gagné cette chaire en 2020 ?

En juillet 2017, lors d’une conversation avec Erwan Rousseau, professeur à l’Université d’Aix-Marseille, a émergé l’idée de postuler à la Chaire Jean-Morlet et d’organiser un semestre au CIRM, axés sur les interactions entre la Théorie des feuilletages holomorphes et la Géométrie algébrique complexe. Bien que, à l’époque, aucun projet de collaboration n’existait avec Erwan Rousseau, nous pensions que la proximité thématique de nos domaines de recherche, combinée aux conditions exceptionnelles offertes par le CIRM, nous permettrait non seulement d’organiser un semestre riche sur le plan académique et scientifique mais aussi d’initier une vraie collaboration.
À la fin du mois de septembre 2017, nous avons donc déposé notre candidature pour bénéficier de la chaire pour le premier semestre 2020. Étant géographiquement éloigné, j’ai présenté le projet en ligne au conseil scientifique du CIRM le 14 novembre 2017. Moins d’un mois plus tard, le projet Théorie des feuilletages et géométrie complexe avait été sélectionné.

Et on peut supposer que votre projet, et notamment les manifestations que vous aviez prévues, a été bouleversé par la pandémie et le confinement qui s’en est suivi…

En effet. Parmi les manifestations que nous avions programmées était prévu, pendant la semaine du 5 avril 2020, un atelier intitulé Variétés de classe canonique triviale. Il avait pour but de présenter les résultats des recherches récentes sur la structure d’une certaine classe de variétés algébriques projectives singuliers. Une soixantaine de participants devaient faire le déplacement pour y participer…

Mais reprenons les choses dans l’ordre. Je suis arrivé à Marseille le 7 janvier 2020. Le CIRM a commencé l’année « presque » normalement. Durant les deux premières semaines de mars, les événements prévus se sont déroulés sans problème
majeur : seules ont eu lieu quelques annulations de participants venant de Lombardie et de Chine. Mais, le vendredi 13 mars dans l’après-midi, le CIRM a annoncé une interruption indéfinie de ses activités. Il est alors devenu évident qu’il serait impossible de réaliser l’atelier en format présentiel et, après de nombreuses hésitations, le 17 mars nous avons informé les intervenants et les participants inscrits à l’atelier de son annulation. Une semaine plus tard, le 23 mars, le gouvernement français imposait des restrictions de circulation dans le pays.

Environ deux semaines après la fermeture du CIRM, le 26 mars, j’ai pris la décision de retourner au Brésil et de continuer, à distance, les activités de recherche liées à la chaire. Vous pouvez imaginer le sentiment de frustration de ne pas pouvoir réaliser les événements que nous avions préparés pendant près de deux ans ! Heureusement, le 31 mars, j’ai reçu un message de Céline Montibeller (coordinatrice de la Chaire Jean-Morlet au CIRM) et de Patrick Foulon (directeur du CIRM) nous proposant d’organiser une version virtuelle de l’atelier. Malgré quelques réticences initiales, le fait de pouvoir réaliser cette manifestation et de poursuivre les activités académiques du CIRM, bien que dans des conditions totalement différentes, a été une grande source de motivation.

Alors, avez-vous réussi à gérer ce nouveau format dans les circonstances inédites ?

L’enjeu était énorme d’autant que je n’avais jamais participé à un événement scientifique virtuel. L’équipe du CIRM, toujours attentionnée et extrêmement efficace, nous a proposé un format intéressant qui consistait à enregistrer les conférences à l’avance, les mettre à disposition sur un site web dédié et organiser des sessions de discussion en direct pour permettre aux participants d’interagir avec les intervenants. Nous avons suivi ce format en enregistrant les conférences durant la semaine du 5 avril et nous avons fait deux sessions en direct avec l’ensemble des participants les 15 et 17 avril.

Cet événement, conçu et organisé en moins de trois semaines, a été un réel succès. À la suite de celui-ci nous avons décidé de tenir une version virtuelle de l’école thématique Géométrie et dynamique des feuilletages initialement prévue la semaine du 18 mai. En reprenant le modèle de l’atelier, nous avons enregistré 5 mini-cours à l’avance (composé de trois ou quatre conférences d’environ 40 minutes chacune) et avons programmé une session d’échange online pour chaque cours. Nous avons complété ces activités par une dizaine de mini-conférences présentées par de jeunes chercheurs (également online) réparties sur trois jours.

Le résultat final de ces expériences, tant celle de l’atelier que de l’école thématique, a été surprenant. Les conférences étaient d’une très grande qualité et le public était au rendez-vous avec de nombreuses interactions avec les intervenants. C’est une belle preuve que les échanges scientifiques internationaux peuvent continuer malgré la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.